Les tribulations de la pyrale

Les tribulations de la pyrale

C’est un remake des « Oiseaux » d’Hitchcock mais avec des papillons : des centaines de lépidoptères qui envahissent chaque soir les maisons ! La « saison 2016 » d’une « série » débutée en 2008, avec la pyrale dans le rôle principal. Mais Cydalima perspectalis est surtout l’ennemi des jardiniers et des gestionnaires d’espaces verts et naturels : elle ravage les buis domestiques et menace aujourd’hui de disparition les buxaies naturelles de Chartreuse, Vercors et Bauges…


« Chaque soir de la seconde quinzaine d’août et durant la première décade de septembre, nous avons eu nos portes-fenêtres couvertes de papillons. Avec la chaleur, nous finissions par ouvrir… Alors les papillons pénétraient chez nous, recouvraient les murs, se jetant sur les halogènes muraux, ce qui emplissait bientôt la maison d’une nauséabonde odeur d’insectes brûlés… »
Scènes banales de l’invasion estivale des pyrales du buis, dans les villages et hameaux en piémont de Chartreuse. Dans ce massif calcaire, terroir de prédilection du buis commun (Buxus sempervirens) la pyrale a fait des ravages et le phénomène s’amplifie…

Venu d’Asie, elle touche 80 départements français
On ne plaindra pas la pyrale du buis qui s’est un jour perdue loin de chez elle ! Non, car c’est une conquérante, qui s’est parfaitement bien adaptée à ses nouveaux milieux. Elle prospère, trouvant dans les épais massifs de buis sauvages de nos montagnes, le gîte et le couvert.
Originaire de l’Est de l’Asie (Chine, Japon, Corée, Inde et Extrême-Orient russe), ce joli papillon au reflets nacrés est classé parmi les espèces invasives. Signalé en Europe pour la première fois en 2007, puis en France (Alsace) en 2008, il a colonisé très rapidement d’autres territoires, grâce à une forte capacité de reproduction et très peu d’ennemis naturels. Cette année, 80 départements sont touchés. Ses chenilles phytophages – elles dévorent les feuilles – sont responsables de dégâts majeurs sur les buis des massifs de Chartreuse, du Vercors, des Bauges et sur la rive Ouest du lac du Bourget.
« Quand sa population est importante comme cette année, la pyrale attaque aussi l’écorce et provoque le dessèchement de la tige, ce qui perturbe les vaisseaux conducteurs de sève et peut entraîner la mort de l’arbre », explique un technicien forestier dans la Drôme, département voisin également durement touché. A terme, les dégâts cumulatifs menaceront de disparition les buxaies sauvages car le buis est une plante à croissance très lente. Il peut vivre plusieurs siècles, mais un arbuste met des années à se constituer. La disparition du buis sur les versants de nos montagnes aura des conséquences sur l’érosion des sols et l’écosystème. Mais pas seulement…

Le risque d’incendie
Les hautes températures et la sécheresse prolongée augmentent le risque d’incendie sur les buxaies attaquées et desséchées. La préfecture de Savoie a donc interdit l’accès à plusieurs sentiers de randonnée : le sentier des contrebandiers sur la rive Ouest du Lac du Bourget, le GR65-GR9 Mont Tournier – Col du Blanchet autour de la commune de Yenne et le GRP Monts St-Alban – Mont St Michel – La Savoyarde dans les Bauges.

Une lutte encore trop laborieuse
Les fabricants d’insecticides ont des solutions immédiates et radicales. Mais c’est justement ce que l’on cherche à éviter, car les insecticides sont une source de pollution dangereuse aussi bien pour la santé humaine que pour le maintien de la biodiversité et la préservation d’organismes utiles comme les pollinisateurs (entre autres, les abeilles…). Les chercheurs s’activent donc autour de solutions respectueuses de l’environnement et de l’Homme. L’Inra (Institut National de la Recherche Agronomique) distingue et préconise aujourd’hui plusieurs formes de luttes, néanmoins encore laborieuses, surtout efficaces sur les petites surfaces : buis de jardins et de propriétés. Parmi les méthodes :
La lutte mécanique : prélèvement des pontes et des chenilles sur les buis, lessivage des chenilles au tuyau d’arrosage sous pression, aspiration avec l’aspirateur à feuilles mortes
La lutte microbiologique : application sur le feuillage d’une substance contenant la bactérie Bacillus thuringiensis kurstaki. Une fois ingérée, la bactérie, attaque le système digestif de la chenille, qui meurt.
Le piégeage des papillons : Une phéromone de synthèse attire les papillons mâles dans des pièges.
La confusion sexuelle : On sature l’air avec une grande quantité de phéromone de synthèse pendant la période de reproduction afin de désorganiser la rencontre entre mâles et femelles.
La lutte biologique : Par lâchers de parasitoïdes oophages (insectes qui se développent aux dépens de la chenille) et prédation par les mésanges dont on facilite la nidification par l’installation de nichoir dans les buxaies. Dans la Drôme, une entreprise spécialisée dans la reproduction d’insectes « Biotop », a isolé un prédateur naturel à la Pyrale : le Trichotop buxus, une guêpe microscopique qui agit dès le stade de reproduction du papillon. Un insecte qui pourrait, une fois diffusé par voie aérienne (drône, ulm…) sur les buxaies sauvages, enrayer la lente destruction du buis de Charteuse et des autres massifs alpins.
Un film édifiant sur les ravages de la pyrale : www.youtube.com/watch?v=_6bhY6Te1XA

800 à 1200 œufs par ponte
La pyrale est prolifique, elle peut avoir entre 2 et 4 générations annuelles. Les papillons femelles dont la durée de vie est d’environ 15 jours, pondent 800 à 1200 œufs. L’évolution larvaire est rapide jusqu’à la dernière génération automnale où les jeunes chenilles s’enferment entre 2 feuilles en tissant une logette en soie. Elles se mettent en diapause (naissance différée) jusqu’aux premières chaleurs du printemps. Dès leur éclosion, les jeunes chenilles vont se nourrir avec leurs mandibules à la surface de la cuticule et de l’épiderme supérieur ou inférieur des feuilles de buis. Ces dernières ainsi « grignotées » vont très vite se dessécher et blanchir. Les chenilles plus âgées attaqueront l’ensemble de la feuille pour se nourrir. C’est ainsi que les buis prennent une apparence de dentelles.
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Elle dévore la feuille et ne laisse que la nervure centrale. Ph. Michel DELARUE

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Septembre 2016. En Chartreuse, un chemin empruntant il y a quelques semaines encore un tunnel de buis. Les pyrales ont dévoré toutes les feuilles persistantes des arbustes, qui sèchent sous le soleil et deviennent… une source potentielle d’incendie Ph. Marion BURTÉ

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Papillon adulte. Ph . Bruno CILIO