De quel bois je me chauffe

En ces temps de grands froids, petit hommage langagier à ce noble matériau qui a pourtant la vie dure !

En y regardant de plus près, on s’aperçoit que les expressions contenant le mot ″bois″ ne le mettent pas vraiment à l’honneur.
Quelle est l’origine de l’expression ″la langue de bois″ qui signifie, je site : « un discours parlé ou écrit convenu, figé, incantatoire, délivrant un message coupé de la réalité, n’apportant aucune information nouvelle ou intentionnellement truqué, voire manipulatoire ».
Son usage est étonnamment récent en France. L’expression a commencé à se répandre dans les années 1970, vraisemblablement après les revendications de 68. Elle nous viendrait de l’ancienne Russie où curieusement, on nommait « langue de chêne » le langage administratif employé par la bureaucratie tsariste. Après la révolution de 1917, l’étau administratif se resserra sous l’ère bolchéviste et les manières de parler et d’écrire restèrent codifiées et pleines de clichés ; la locution évolua et le chêne se fit progressivement remplacer par le bois, tout simplement.
La langue de bois est aujourd’hui un langage à part entière que l’on attribue à certaines personnes de pouvoir qui savent manier le verbe et s’en servir comme une arme déstabilisante, capable de nous détourner du bon sens commun. C’est une forme d’esquive élégante qui permet de cacher la vérité, de répondre à côté de la question en noyant un sujet sous un déluge de paroles creuses.

On retrouve cette idée d’usage du faux dans l’expression ″faire un chèque en bois″, couramment employée, même par les banques, et qui nous renvoie au XIVe siècle où la locution ″de bois″ servait à désigner des choses artificielles ou fausses. Logique, puisque ce matériau était abondant, peu coûteux, et permettait aisément de fabriquer des imitations comme la jambe de bois par exemple.
Un peu plus tard, vers le XVIIe siècle, on ren- contre au détour d’un bois, l’expression ″faire flèche de tout bois″ (à cette époque, lorsque les chasseurs n’avaient plus de flèches, ils s’en taillaient eux-mêmes dans du bois trouvé sur place) qui deviendra ensuite ″faire feu de tout bois″ qui signifie aujourd’hui arriver coûte que coûte à ses fins, par n’importe quel moyen et pas forcément de la meilleure des façons.
Inévitablement, on en arrive à ″avoir la gueule de bois″ formulation très commune : quand on a trop bu, on a la bouche aussi sèche que du bois et la barre à la tête, comme si on avait été assommé par un gourdin… de bois (XVIIIe siècle). Les expressions sont toujours très imagées en français !
Et ″toucher du bois″ est un geste que nous faisons tous, pour nous porter chance (en Angleterre, en Italie, en Espagne aussi). Habitude plus qu’ancienne, venue sans doute de l’antiquité où, chez les Perses et les Égyptiens, le bois avait des vertus protectrices. Au Moyen-âge, c’est devenu plutôt une superstition en lien avec la croix du Christ. Si on ne touchait pas du bois pour conjurer le mauvais sort, on risquait les foudres du diable !
Tout comme vous risquez les poursuites de votre bailleur si vous partez ou ″déménagez à la cloche de bois″, c’est à dire sans prévenir. Cette expression nous vient du XIXe siècle, à l’époque où les logements étaient surveillés par un gardien : partir sans se faire repérer signifiait ironiquement sans faire sonner la cloche d’entrée d’où l’image de ″cloche de bois″. A noter que le terme de « départ à la cloche de bois » s’emploie encore aujourd’hui dans les textes de loi se rapportant à l’immobilier !
Et comme il n’y a pas de fumée sans feu (de bois !), constatons que ce léger mépris avec lequel nos expressions le considèrent reflète malheureusement notre propension à oublier que le bois est une ressource naturelle essentielle à protéger, comme tant d’autres…
Au mois prochain !

Pour lire d’autres articles ou pour commander le mémo d’orthographe, rendez-vous sur www.osezlesmots.fr