Crolles, la voie Petzl

Crolles, la voie Petzl

« Accéder à l’inaccessible », c’est le leitmotiv du leader mondial du matériel de sécurité en montagne, sous terre et pour les travaux en hauteur. Le fabricant de piolets, crampons, harnais, lampes, casques, assureurs, descendeurs, cordes, mousquetons, dégaines, bloqueurs, longes et EPI est né voici 45 ans dans un petit atelier de St-Nazaire-les-Eymes. Petzl occupe aujourd’hui 3 sites dans les Alpes (Crolles, Grenoble et La Rochette), un 4e aux USA (Salt Lake City) et un 5e en Malaisie (Rawang). Petzl réalise 160 M.€. de C.A. dont 80% à l’export dans 60 pays. Le groupe dirigé par Paul Petzl emploie 800 personnes dont 600 en France, une centaine a été embauchée cette année. Interview.

Grésivaudan Magazine : Quand vous entriez dans l’atelier de votre père, Fernand Petzl, ima- giniez-vous la réussite d’aujourd’hui ?
Paul Petzl : Je n’imaginais pas que nous aurions un jour une entreprise de cette taille. Mais je pressentais que les outils que l’on créait allaient intéresser les gens et faire le tour du monde !

G.M. : Une sorte de foi ?
P.P.
: La conviction que nous allions surprendre, révolutionner, sécuriser, changer les paradigmes sur les pratiques de la montagne… Et puis cette grande volonté de singularité de l’entreprise, de découvrir, d’inventer, d’innover toujours.

G.M. : Depuis 45 ans, Petzl a tracé sa propre voie…
P.P.
: Notre entreprise est indépendante et familiale, sans financier autour de la table. L’entreprise suit le rythme de son développement. Elle ne dépense pas plus que ce qu’elle gagne : ça a l’air simpliste, mais ça marche ! Et puis nous préparons les enfants, ou plutôt ils se préparent eux-mêmes. Nous sommes dans la transmission, à eux l’ambition et la volonté de continuer.

G.M. : Comment Petzl est devenu mondiale ?
P.P.
: C’est l’histoire d’un petit artisan, mon père, qui travaille avec sa femme, qui tient les comptes. Mon frère Pierre arrive à leurs côtés, débute la fabrication des outils. J’arrive ensuite, je développe en suivant la demande. Nous fabriquons durant la semaine et nous vendons par correspondance. Le week-end, nous allons dans des congrès avec notre 404 bourrée de matériel, on vend en direct, puis on repart travailler. On fabrique 3 à 4 outils par jour… 30 000 aujourd’hui !

G.M. : Comment en êtes-vous devenu le dirigeant ?
P.P.
: Porté par la passion : celle des objets, des outils, de notre entreprise. J’avais une formation de technicien supérieur en dessin industriel. J’ai appris le reste sur le tas. J’ai dessiné, puis j’ai vendu, puis j’ai dirigé l’atelier, puis j’ai délégué et l’entreprise a grandi. Catherine, mon épouse, nous a rejoints, abandonnant son cursus de pré- paratrice en pharmacie pour se mettre à la gestion. En 1975, l’entreprise s’est installée à Crolles et j’ai pris la direction. Mon père était derrière et me conseillait, me donnait des « trucs » et me laissait faire. Plus de vente en direct, mais un réseau de distribution ! Nous avons continué de développer les systèmes de descente et de remontée sur corde, les harnais, les lampes, les mousquetons, les bloqueurs, toujours développés aujourd’hui et utilisés dans le monde entier.

G.M. : Comment naissent les outils Petzl
P.P.
: Par exemple, quand j’étais chasseur alpin, l’armée nous donnait des vieux skis de rando. Or un jour deux skieurs grenoblois, Olivier Méot et Olivier Gignoux, nous proposent une fixation de leur conception, très innovante. J’en parle à mon père et il dit : « D’accord, je fais un proto. » Ça mar- chait comme ça. Et la nouvelle fixation à plaque a remplacé celle à câble. Autre exemple avec l’éclairage. Les frontales de l’armée tombaient tout le temps en panne. J’en parle à mon père, et il dit… « D’accord ! » Et en quelques heures, il adapte les pièces de la première frontale spéléo tenant entièrement sur la tête, lampe et piles…

G.M. Tout est venu de l’usage et de l’expérience ?
P.P. : … et du besoin d’améliorer des outils déjà utilisés mais qui ne donnent pas satisfaction ou que l’on peut améliorer, parfois en changeant complètement la technique. Ce sera le cas avec le passage de l’échelle de spéléo à la corde ! Et puis dans les années 80, je rencontre Patrick Ed- linger et son univers de grimpeur si différent de la spéléo. On fait déjà des harnais pour la spéléo, on en fera donc pour l’escalade ! On monte une usine avec des amis, on embauche une cinquan- taine de personnes dans l’année… C’est fou !

GM : Un de vos outils préférés ?
P.P. : Plusieurs, mais parlons du Grigri ! C’est un outil d’escalade né à la fin des années 90 très populaire et très efficace, dont nous sortons la 3e version. Et puis le Zigzag, son équivalent pour les arboristes. On est obsessionnel et on va loin dans ce que l’on essaie de faire.

G.M. Puis sont nés les travaux en hauteur…
P.P. : Nous sommes dans les années 90, les jeunes spéléos ont grandi, faisant de leur passion un métier. Ils travaillent sur des chantiers qu’ils abordent naturellement par le haut, avec des cordes et des techniques de spéléo. Ils interviennent sur des toitures, des voies de chemin de fer, sous des ponts, sur des immeubles. La protection n’est plus collective, alors on crée pour eux des équipements de protection individuelle (EPI). On évolue, on innove, toujours dans notre champ d’expertise : les métiers de la verticalité.

G.M. : Y a-t-il une limite à l’inventivité ?
P.P. : Non. Cela fait 45 ans que nous innovons, avec une quinzaine de brevets déposés par an et je suis « scotché » par la mise en perspective de ce que l’on a fait, de ce que l’on fait aujourd’hui et de ce que l’on prépare pour demain. La tech- no, c’est sans fin ! Les matériaux, les besoins, les techniques évoluent, l’intelligence collective et collaborative évolue. Ce que l’on faisait de façon lente et progressive, en test sur le terrain, par les usagers, on le fait aujourd’hui en laboratoire, à des vitesses encore jamais atteintes. Cela corresEmile Petzl, le Grand-Père de Pierre et Paul Petzl. Fernand Petzl, le père, qui a impulsé l’entreprise Petzl. L’aventure économique pond à la taille d’une entreprise qui a des clients partout dans le monde et des concurrents.

GM : Il semble que l’on s’attache beaucoup à ses outils, au propre comme au figuré…
P.P. : Sur les brocantes où je chine, je ne trouve jamais de matériels d’escalade ou d’alpinisme à la revente, mis à part quelques vieux piolets en bois, pourquoi ? Parce que les pratiquants sont attachés à leur matériel, leurs outils les accompagnent dans toutes leurs aventures, ils sont « chargés » de leur histoire.

GM : Faire de la sécurité d’autrui un métier, c’est risqué pour une entreprise ?
P.P. : Ceux qui aiment nos produits nous confient une part de leur sécurité. Réduire le risque fait donc partie de notre culture d’entreprise. Il nous est arrivé de faire des erreurs, alors nous avons beaucoup appris… Comme tous les gens passionnés, nous mettons beaucoup de moyens dans ce que nous faisons, et nous faisons le maximum pour que tout se passe bien.

GM : La responsabilité est donc… une obsession ?
P.P. : C’est le principe même de l’entreprise familiale ! Pour nos clients, pour les employés de Petzl et leur famille, soit 3 à 4 000 personnes.

G.M. : Avec quels enjeux ?
P.P. : Je suis tenu de faire tourner cette entreprise avec des enjeux de rentabilité, des objectifs etc. L’autre enjeu c’est faire progresser les femmes et les hommes qui travaillent pour Petzl dans une certaine forme d’harmonie. Nous avons la volonté de placer tous les enjeux business et tous les enjeux humains dans la même maison. Nous sommes des passionnés ! Sans l’humain, il n’y a pas de développement, pas d’ambition, et cette année nous avons embauché une centaine de personnes.

Propos recueillis par Bruno CILIO

Quelques uns des outils Petzl actuels et emblématiques : un harnais Sitta®, le fameux Grigri® pour assurer en escalade et le Zigzag®, le prusik mécanique des élagueurs dans les arbres. Une des dernières lampes Tikka®

 

 

De la Roumanie à la France, la directissime d’un immigrant

La force et le rêve d’une vie meilleure qui poussent des hommes à quitter leur pays pour des horizons inconnus peuvent créer de grandes choses. Quand, en 1902, Emile Rombauer quitte Resita, bourgade industrieuse de l’empire austro-hongrois, le jeune homme au nom germanique ignore que ses descendants seront à l’origine d’une saga industrielle parmi les plus innovantes qui soient.
En attendant, cet immigré qui vient de passer la frontière française sans passeport est arrêté à bord d’un train qui fait halte à Lons-le-Saunier (Jura). Les gendarmes sont montés à bord et inspectent soigneusement chaque wagon. L’un d’eux avise Emile Rombauer et le jauge en un regard, s’approche de lui et le questionne. L’immigrant s’explique, exprime son souhait de vivre en France et de devenir français. Illico il est emmené au poste où la discussion se poursuit, et les gendarmes finissent par lui proposer une alternative : « soit tu rentres chez toi, soit tu entres dans la Légion Etrangère où un engagement d’au moins cinq ans pourra t’offrir ton sésame… » Emile analyse rapidement la situation : il se refuse à rebrousser chemin vers la Roumanie, à rejoindre ce père qui le destine à une morne vie d’employé dans une usine d’articles de caoutchouc. Il accepte la proposition des gendarmes. L’armée française fait cependant quelques recherches sur lui et découvre que son père ne l’a pas reconnu. Il ne peut donc être enrôlé sous le nom de Rombauer. Emile accuse le choc, mais l’armée lui fait aussitôt une seconde proposition : il n’a qu’à prendre le nom de sa mère, d’origine Autrichienne. C’est décidé, il s’appellera désormais Petzl, Emile Petzl.

Gaston Gérin : « Quittez immédiatement ce balai, je vous prends dans mon bureau d’étude »
Les années passent et, le 23 juillet 1906, Emile est naturalisé français par décret. La vie est belle ! A Paris il tombe amoureux d’une jolie bonne de maison bourgeoise, Louise, qu’il épouse. Le couple rejoint Fourchambault, dans la Nièvre, où naissent les enfants. Les Petzl arrivent enfin dans le Dauphiné, où le clan s’établit. Emile est entreprenant : il cherche à se mettre à son compte, mais sans succès. Il exerce donc divers emplois, dont celui de manœuvre à l’usine Merlin-Gérin de Grenoble. Or, un jour, en balayant la salle des ingénieurs, il est intrigué par un modèle de disjoncteur développé par l’usine de matériel électrique. Et le dessinateur-mécanicien qu’il est juge rapidement trop compliqué le système d’actionnement de l’appareil. De retour à la maison, il imagine un prototype en bois qu’il fait réaliser par son jeune fils, Fernand, puis le présente à Paul-Louis Merlin, l’associé de Gaston Gérin. Merlin n’en croit pas ses yeux et somme Emile de quitter… le balai qu’il tient dans la main : « Je vous prends dans mon bureau d’étude », lui lance t-il. Emile Petzl ne quittera plus l’usine grenobloise.
Fernand, l’un des fils, est comme le père : passionné de technique. Il se met à l’établi à 14 ans, puis commence à s’intéresser à la spéléologie. Avec ses copains, il explore en tous sens les entrailles karstiques de la Dent de Crolles.

Après la journée de travail, les outils spéléo…
Fernand devient artisan, il travaille en indépendant dans un atelier qu’il construit de ses mains à St-Nazaire-les-Eymes, avec les poteaux de la ligne de Tramway Grenoble-Chapareillan en cours de démontage. Ce lieu existe toujours et ne désemplit pas de clients : c’est aujourd’hui la boulangerie De Nardi ! Quand vous irez quérir le bon pain de St-Nazaire, dîtes-vous qu’en ce lieu est née l’entreprise Petzl. Cela ne vaudrait-il pas une plaque sur le mur ? …
Dans son atelier, les mains de mécanicien modeleur de Fernand fabriquent de l’outillage pour la Grande Fonderie de Grenoble, à ce Géo Trouvetout l’usine confie tous ses cas difficiles. On lui donne des problèmes insolubles, il crée les solutions. Et après sa journée de travail, il s’investit dans la fabrication d’outils spéléo, pour ses sorties du week-end. Il crée ou développe les solutions matérielles aux problèmes posés par les explorations ; et les puits, les gouffres et les cascades souterraines en soulèvent sans arrêt. Les premiers outils de spéléo naîtront comme cela, bricolés avec du bois, de la ferraille, de l’huile de coude et beaucoup d’amitiés ingénieuses.
C’est ainsi que Fernand participera avec Pierre Chevalier aux premières grandes explorations spéléologiques du Trou du Glaz (face Ouest de la Dent de Crolles), ensemble ils vont révolutionner les techniques de progression verticale, utilisant pour la première fois des cordes de nylon. Dans les années 50, Fernand Petzl dirigera cette fois une expédition internationale au gouffre Berger, dans le Vercors, où un record du monde sera établi à – 1 122 m. La grande aventure consistant à améliorer les méthodes de progression spé- léologiques se poursuit, dont la Mecque est un temps le petit atelier de 70 m2 de Saint-Nazaireles-Eymes. On y vient pour apprendre les der- nières découvertes du milieu souterrain, et avec fébrilité et passion on y fabrique les premières séries de descendeurs… Et on commence à les vendre. C’est en bricolant avec un génie heureux que Fernand Petzl préfigure avec ses fils, Pierre et Paul, ce qui devient peu à peu, année après année, le groupe industriel et leader mondial que l’on connaît aujourd’hui…
B.C.

Emile Petzl, le Grand-Père de Pierre et Paul Petzl.

Fernand Petzl, le père, qui a impulsé l’entreprise Petzl.