Allevard, thermale et touristique

Allevard, thermale et touristique

Ancien berceau de la métallurgie rhônalpine, le bourg-centre du Pays d’Allevard entend bien redorer son blason grâce au renouveau du thermalisme et à un projet ambitieux : un « téléporté » qui mettra la station du Collet à 8 minutes du centre du village.

Le géographe Paul Monnet, en 1927, avait déjà bien cerné la personnalité géographique particulière du Pays d’Allevard¹ : une pièce de choix mais une pièce « à part » dans le Grésivaudan, devenu un territoire de 46 communes et 100 000 habitants. Déjà, sa géographie : le « pays » se confond jusqu’en 2015, grosso modo, avec le découpage administratif du canton d’Allevard, rassemblant les communes d’Allevard, La Chapelle-du-Bard, La Ferrière, Le Moutaret, Pinsot, Saint-Pierre-d’Allevard, auxquelles on ajoute alors volontiers Saint-Maximin et Morêtel-de-Mailles. Le pays d’Allevard est géographiquement un parallélogramme de 25 km de long sur 15 de large, suspendu entre le Val Gelon au Nord, vers la Savoie, et Goncelin, au Sud, dans la vallée de l’Isère. Un pays altier : l’altitude des lieux habités de la vallée du Bréda varie entre 436 m (La-Chapelle-du-Bard) et 1 087 m à Fond-de-France (La Ferrière). Autour de ce pays de 8 000 habitants, l’entourant sans le menacer, les jeunes montagnes du massif cristallin de Belledonne. Elles s’élancent jusqu’à près de 3 000 mètres d’altitude et continuent de s’élever, gagnant un millimètre par an en moyenne.
Rocher Blanc, Puy Gris, Pic du Frêne donnent à ce pays tranquille un caractère montagnard bien trempé, comme celui de ses habitants d’ailleurs. Avec les sommets qui les environnent ces montagnes offrent autant de couloirs et de versants aux amateurs de glisse sauvage et hivernale que tout le massif du Mont Blanc !

Le pays d’Allevard est un pays à part, beau et sauvage, tentant, couvert de prairies d’alpage et de forêts denses et mystérieuses dans lesquelles vivent deux animaux parmi les plus emblématiques de notre faune sauvage : le loup, réapparu peu avant le tournant du millénaire et le lynx.

Allevard l’industrieuse
A ce pays dauphinois aux faux airs de Savoie, une commune emblématique donna un nom et apporta, au cours des deux derniers siècles, un certain panache : c’est Allevard. Une commune dont la réputation fut autant industrielle que touristique et thermale. Car c’est bien l’essor de la cité qui transforma le pays d’Allevard tout entier, contrée rurale et pauvre jusque vers 1850. Pour s’en convaincre, relisons Paul Monnet : « Jusqu’au milieu du XIXe siècle, on n’a guère mangé ici que du pain d’avoine. Les gémissements des montagnards, lors des révisions de feux, bien qu’assurément exagérés, paraissent indiquer un état assez misérable. A Pinsot, les habitants le sont tant qu’ils mangent pendant une partie de l’année du pain d’orties, de quelques herbages ou de la graine de foin. » A La Ferrière, c’est pire : « le pain est si noir et si mauvais que les chiens ont de la peine à en manger (…), et il est notoire que, dans les années auxquelles la neige surprend et couvre leurs blés dans les fonds, ils sont contraints de manger de la poussière de foin, des orties et autres herbages².» Dure mais réaliste tableau de la France montagnarde, avant le XXe siècle !
Ici comme dans beaucoup d’autres régions de France, le travail des usines créé par la Révolution Industrielle, apparut tout indiqué pour compenser les insuffisances du territoire. Et le pays d’Allevard possédait bien des ressources… Il y avait son bois, son minerai, enfin la force de ses torrents, tout était là pour faire de ce bout de territoire enclavé dans Belledonne un centre important de production métallurgique, qui plus est d’excellente qualité. Une famille noble, les de Barral, jouera un rôle certain dans ce développement, cherchant sans cesse à innover en s’appuyant sur des liens tissés avec des ingénieurs collaborateurs de la grande Encyclopédie de Diderot. En 1785, les établissements de Barral font ainsi travailler environ 300 fondeurs, 300 mineurs et 200 charbonniers auxquels il convient d’ajouter une centaine de muletiers, qui arpentent la montagne et transportent le minerai. A partir des années 1840, la production des usines, jusque là consacrée à la seule fonte évolue vers l’acier puddlé (pour exemple, à Paris, les arches de la gare de l’Est et la tour Eiffel sont réalisées en fer puddlé). Avec lui, les forges obtiendront de gros marchés ferroviaires.
En 1859, c’est à Allevard que seront fabriquées quelques-unes des premières plaques de blindage de la frégate La Gloire, le premier bâtiment de guerre cuirassé de haute mer construit en occident. En 1867 la production d’acier est de 2 000 tonnes et les forges comptent un effectif de 446 ouvriers dont 80 lamineurs. La clientèle compte 400, puis bientôt 1 300 clients. En 1906, plus de 700 ouvriers y travaillent pour la satisfaire et une grosse progression va à l’exportation : Autriche-Hongrie, Allemagne – Belgique – Italie.

Un pays où on savait se relever les manches !
Après l’abandon de la fonte au charbon de bois, les forges se convertiront au procédé Siemens pour la fabrication de l’acier, conservant pour Allevard, « son nom et sa place dans le monde métallurgique, à la satisfaction de notre fierté dauphinoise et pour le plus grand profit de sa courageuse population ouvrière » (Ernest Chabrand in Histoire de la métallurgie du fer et de l’acier en Dauphiné et en Savoie – 1898 Ed. Xavier Drevet). On n’imagine peu alors qu’un pays aussi industrieux et lourd puisse également exister avec raffinement et légèreté ? Ce sera grâce aux mains des femmes, les mères et les épouses des ouvriers que les fabricants de soie, les soyeux, viendront solliciter. La capitale dauphinoise du fer, Allevard, possède ainsi, à partir de 1875, un tissage qui, en 1885, emploie 180 personnes et ruine l’industrie à domicile de la ganterie³.
Mais revenons à l’acier, avec un grand changement au XXe siècle : les forges orientent leur approvisionnement en énergie vers la production électrique, grâce aux chutes, barrages et centrales sur le cours du Bréda. S’ensuit une concentration des productions autour des ressorts, des aimants et des ferro-alliages.
La crise de 1930 vient tout perturber et en 1940 la défaite et des crues catastrophiques arrêtent même toute production. Malgré un renouveau de la production à la Libération (10 000 tonnes par an de produits laminés) et un afflux régulier de travailleurs immigrés sur les trois sites industriels de La Gorge d’Allevard, Champ-Sappey à Saint-Pierre d’Allevard et au Cheylas, le déclin de ces industries est annoncé. Ne subsiste aujourd’hui que l’usine Euromag à Saint-Pierre d’Allevard.

« Ici, l’avenir c’est le tourisme »
En 2016, Philippe Langenieux-Villard, le maire d’Allevard, fait le constat que la commune a beaucoup perdu de son attractivité touristique, à commencer par sa capacité d’hébergement : « On a perdu une vingtaine d’hôtels en 40 ans », déplore-t-il. Or le tourisme est bien la vocation de l’ancien chef-lieu de canton du Pays d’Allevard, et une source de financement non négligeable. Aujourd’hui la station du Collet génère 2 millions d’euros de chiffre d’affaire et la station thermale 2,5 M€
Ces deux « moteurs » génèrent 15 M€ d’économie induite, « il faut donc arriver à les pérenniser », dit le maire. Pour lui, la commune se trouve face à un nouveau défi, et elle doit revendiquer sa dimension touristique. L’industrie métallurgique a laissé peu de traces de son long passage à Allevard (cinq siècles et demi), il n’y a donc pas dans l’ancienne « capitale dauphinoise du fer » de friches capables d’empêcher ce dessein, mélange de villégiature, de loisirs d’été et d’hiver, de thermalisme, dans dans un paysage utilisé comme un écrin.

Le thermalisme sauvé
La grande bonne nouvelle est venue ce printemps, avec l’annonce par le groupe Lebon de la reprise des thermes d’Allevard (voir interview du directeur). Allevard peut donc désormais envisager son avenir sous cet angle, elle qui a tenu l’activité thermale à bout de bras pendant presque vingt ans, à la défection de l’ancien propriétaire, qui souhaitait en faire cesser l’activité, en 1997. « On a repris, il fallait le faire mais je reste intimement convaincu qu’une activité industrielle doit être menée par des industriels. Nous sommes heureux d’avoir pu trouver un repreneur sérieux », dit le maire, soulagé par l’arrivée dans sa commune du 5e acteur du thermalisme en France, qui a déjà repris et boosté les thermes de Brides-les-Bains (Tarentaise), qui possède une marque, Sources d’Equilibre® et qui est également investi dans l’hôtellerie. A ce titre, le groupe Lebon devrait également participer activement au renforcement de la capacité d’hébergement allevardine.

Un téléporté pour relier Allevard à la station du Collet
La station du Collet d’Allevard, pour sa part, est en passe d’entrer dans une nouvelle ère avec le projet de téléporté : une nouvelle liaison ville-station par télécabine. Départ d’Allevard à la Maison des Forges et arrivée au Collet au terme d’un linéaire de 2 190 mètres et un temps de parcours de 8 mn 15 secondes, contre 24 minutes de transport aujourd’hui par la route.
Ce projet ne serait pas qu’allevardin, mais bien intercommunal, porté par la communauté de Communes Le Grésivaudan. Il y a déjà eu un accord politique des maires de la communauté, en réunion de séminaire, avec vote, mais pas encore de décision au niveau du conseil communautaire.
« C’est un projet sous condition, car il serait financé par l’argent publique » souligne le maire, donc il faudra un large consensus, un engouement, un enthousiasme, une synergie, sans lesquels le projet ne se fera pas. « J’ai huit mois pour démontrer aux partenaires de l’intercommunalité que cet investissement sera productif de richesse locale ! » Un groupe de travail a donc été mis en place et tous les acteurs pouvant être reliés au projet sont consultés : propriétaires de logements vacants, de meublés, hôteliers, promoteurs de projets immobiliers, commerçants, acteurs du tourisme…
Le maire va plus loin : « Une étude à montré qu’il y a entre 5 à 7 M€ qui partent du territoire par manque d’attractivité, manque de diversité commerciale, manque d’heures d’ouverture, de non adaptation de l’offre à la demande… Je ne suis pas omniscient mais si chacun dans une telle perspective apporte sa pierre à l’édifice, par des actions, un état d’esprit, une remise en cause, alors ça va marcher ! » Si tout se passe comme prévu, le téléporté sera ouvert au public en 2019. Autrement dit, demain. Les études techniques, financières, économiques ont déjà été réalisées. Une étude environnementale est en cours, et on attend pour septembre les résultats d’une étude urbanistique sur les conséquences de l’aménagement de cette gare de départ et cette gare d’arrivée et comment cela va modifier la règle du jeu locale.

Densifier et dynamiser le commerce et l’hébergement, le téléporté agissant comme un levier du développement local
Un des axes de l’inventaire est d’identifier tous les commerces vides, tous les logement vacants dans un rayon de 10 mn à pied autour de la future gare de départ, pour les réhabiliter. Car ce projet de téléporté est associé à un plan de redynamisation de l’hébergement. « L’objectif est d’atteindre 300 à 400 lits nouveaux soit dans des hôtels nouveaux, ou des résidences de tourisme nouvelles, soit dans la rénovation de logements vacants, voire de l’amélioration d’hébergement touristique existant. On y travaille tous les jours, sur le terrain, avec les acteurs locaux », dit le maire. « J’ai déjà la garantie d’un nouvel hôtel de 30 chambres (60 lits) et j’espère 120 nouveaux lits créés en 2019, avec des engagements écrits. J’espère arriver à une centaine de logements rénovés. Une dizaines de commerces qui bougent… »
Le téléporté d’Allevard est présenté comme un levier de développement économique, avec un environnement intégré, au niveau de l’urbanisme, du domaine skiable, et de l’implication des acteurs économiques. Le projet prévoit également la création de 380 places de parking supplémentaires, la modernisation du domaine skiable pour absorber les flux de skieurs générés, le développement d’une offre thermo-ludique, complémentaire à l’offre de ski, le développement d’activités estivales qui ancrent la station dans une offre touristique 4 saisons. « Allevard est une ville accueillante et la dimension touristique est acceptée par la population », dit le maire. Allevard a donc aujourd’hui bien des atouts en main. Reste à rassembler autour de ces projets dont on attend des emplois, sur une commune qui compte des revenus par habitant parmi les plus faibles du Grésivaudan.
Durant le dernier quart de siècle, les gens sont venus s’installer à Allevard, attirés par les services : poste, gendarmerie, écoles maternelle et primaire, crèche halte-garderie, piscine, cinéma, perception, lycée professionnel et un cadre de vie qui offre des animations l’été et le ski l’hiver… Ces services sont toujours là mais la ville à l’impérieuse nécessité d’amorcer son regain après son déclin. « Le téléporté c’est la promesse, d’après les études, de 40 à 100 postes nouveaux. C’est un 4e pôle dans le tourisme allevardin qui induirait des emplois dans la restauration, l’hébergement, l’activité commerciale, la vente de produits touristiques, etc. »

« Redonner confiance »
« Et si, maintenant, Allevard reprenait confiance en elle ? » exhorte Philippe Langenieux-Villard, s’appuyant sur les projets en cours auquel il faut ajouter la construction d’un nouveau musée. Au fond, le territoire du pays d’Allevard a tout pour plaire et réussir. Ne lui manque que l’audace et la confiance en ses nombreuses ressources, à commencer par ses habitants. Aller de l’avant, c’est un choix.

¹Le pays d’Allevard, par Paul Monnet. In : Revue de géographie alpine, tome 15, n°1, 1927. pp. 71-132
²Révision des feux de 1697-1706. Arch. lsère, C. 237, p. 1865 et 2136
³L’industrie de la soie dans les Alpes du Nord, par Germaine Veyret-Verner, in Revue de géographie alpine, tome 30, n°1, 1942. pp. 125-152

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Au temps où Allevard était « sidérurgique »

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Allevard au XIXe siècle_-_Guesdy

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Affiche touristique d’Allevard, les débuts du tourisme à la charnière des XIX et XXe siècle…

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Le thermalisme en plein renouveau avec la reprise des thermes d’Allevard par le Groupe Lebon.

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La place d’Allevard, avec au premier plan l’office de tourisme.

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La tour du Treuil, élément marquant le paysage d’Allevard, au piémont de la montagne de Bramefarine

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Philippe Langenieux-Villard, maire d’Allevard (de 1989 à… 2020)